Les esclaves de la Chinatown toscane (ITALIE)
LA REPUBBLICA // ADRIANO SOFRI // 3 DÉCEMBRE 2013
Des panneaux d'usines textiles dans la zone industrielle de Macrolotto, dans la ville de Prato, où a lieu un incendie dévastateur le dimanche 1er décembre 2013 - AFP/Fabio Muzzi
Prato, en Toscane, est la troisième
ville chinoise d'Europe. Le 1er décembre, sept employés chinois
d'une usine de textile ont péri dans un incendie. Un drame qui met
en lumière les conditions de travail auxquelles sont soumis ces
esclaves modernes.
Des panneaux d'usines textiles dans la
zone industrielle de Macrolotto, dans la ville de Prato, où a lieu
un incendie dévastateur le dimanche 1er décembre 2013 - AFP/Fabio
Muzzi Des panneaux d'usines textiles dans la zone industrielle de
Macrolotto, dans la ville de Prato, où a lieu un incendie
dévastateur le dimanche 1er décembre 2013 - AFP/Fabio Muzzi
L’émotion est arbitraire. Même
au beau milieu d’une tragédie, un simple détail suffit à la
déclencher. Sur le carrelage noir de cendres et d’eau, des
boutons. Des centaines, des milliers de boutons, de toutes les formes
et de toutes les couleurs. Archéologie contemporaine. Un tapis de
boutons à la dérive dans une Pompéi chinoise à Prato.
Il est 16 heures passées. Le médecin
légiste ressort de l’antre encore fumant. Il a repéré trois
cadavres, ou plutôt ce qu’il en reste. "Il y a une femme. Les
autres morceaux ne permettent pas de déterminer le sexe, pour le
moment." Déjà quatre corps reposent à la morgue. Le bilan
s’élève donc à sept victimes. Sur les quatre personnes
secourues, deux sont sorties de l’hôpital. Les deux autres sont
dans un état grave mais "pas désespéré", annonce Mme le
préfet de Prato, Maria Laura Simonetti, en poste depuis trois mois.
Dès que j’en aurai le temps,
j’aimerais lui demander combien de salariés, à la préfecture et
dans les services de police, parlent chinois ou du moins le
comprennent. Après Londres et Paris, Prato est la troisième ville
chinoise en Europe. Les pompiers sont venus de toute la province –
Prato est au carrefour de Florence, Lucques, Pistoia et Pise. Ils
travaillent d’arrache-pied depuis le petit matin et n’ont pas
encore maîtrisé l’incendie. Ils craignent que les gravats cachent
d’autres corps.
Des usines incontrôlables
Les victimes n’étaient probablement
pas en train de travailler [au moment de l’incendie]. Dans ces
entrepôts, on travaille presque tout le temps, mais surtout la nuit.
Les ouvriers venaient peut-être de se coucher, après avoir cherché
un moyen de se réchauffer. Avec les premières lueurs de décembre
sont arrivés le froid et le vent. "Ils travaillent et chargent
les camions de nuit, pour éviter les contrôles." Je n’ai pas
le temps de demander en quoi, depuis l’invention de l’électricité,
les poids lourds passent davantage inaperçus la nuit. En parlant de
contrôles, le maire, les dirigeants de l’agence sanitaire locale
et la police expliquent que pratiquement chaque inspection se termine
par une mise sous séquestre. Mais ils ont beau faire 300 contrôles,
les usines se comptent par milliers et poussent comme des
champignons, sans même se préoccuper de ressembler à des usines.
Cette fois, le drame s’est produit dans la zone développée,
"commerciale", et non parmi les vieux abris de fortune
accolés aux fourmilières humaines. Comme quoi, les alcôves
funéraires qui servent de dortoirs et les showrooms ne sont pas
incompatibles.
Je suis arrivé avec le président de
la région de Toscane, Enrico Rossi [Parti démocrate, gauche]. Selon
lui, cette tragédie, cette humiliation de l’humanité qui se joue
tous les jours dans le tristement célèbre district de la
confection, "nous en sommes tous responsables". Il entend
par là l’administration, l’Etat. Prato était gouverné par la
gauche à l’époque où la colonie chinoise a commencé à se
greffer à l’industrie florissante du textile. La gauche a fini par
perdre Prato, en raison de ses divisions internes, aussi infantiles
que séniles. Si cette défaite ne fut que provisoire, elle n’en
fut pas moins symbolique. Outre le lieu où elle s’est produite,
elle a surtout laissé place libre à une campagne à forts relents
xénophobes, aussi tapageuse que velléitaire. La communauté
chinoise était comme invisible. Mais pour qu’un élément soit
invisible, il faut aussi que des personnes, au moins la moitié,
ferment les yeux. Ils travaillent seize heures par jour
Le 2 décembre, interrogé sur le
nombre de Chinois qui travaillent (et vivent, en supposant qu’ils
en aient le temps) ici, le maire de Prato, Roberto Cenni [Liste
civique, centre droit] a donné une réponse vague :
"'Officiellement, on en dénombre 16 000.' En réalité, ils
sont entre 20 000 et 40 000. Cela dit, l’édile a un jour laissé
entendre qu’ils seraient près de 50 000..." Cette incertitude
à forme d’hyperbole coïncide avec une extraterritorialité
croissante. Pour Enrico Rossi, c’est comme si le tissu de Prato –
la ville, ses dortoirs, ses magasins et ses logements – s’était
délocalisé sans même changer de place, comme s'il s'était
transformé en une Chine à domicile. Une Chine qui travaille quinze
ou seize heures par jour dans le meilleur des cas, qui est payée
pour produire des vestes d’une valeur de 19 euros mais qui seront
vendues à 100 ou 200 euros aux consommateurs européens du
prêt-à-porter.

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